L'apprentissage, le couteau suisse (version longue)

Chaque année, entre 120 000 et 140 000 jeunes sont éjectés de notre système de formation. Ou bien, perdant pied, ils s’en retirent. Le résultat est catastrophique pour les populations concernées. Pour leurs familles aussi : elles ont cru dans l’efficacité de l’ascenseur scolaire, ont consenti des sacrifices et, au bout du compte, se sentent flouées quand elles voient leurs enfants sans emploi.

Plus globalement, le résultat est catastrophique pour la société qui, en son sein, porte « 20% de sa jeunesse condamnée au chômage, aux petits boulots, pire, à la délinquance », nous dit la Fondation Terra Nova. Il s’agit là d’une population incapable de s’intégrer socialement par le travail et qui, faute de bases solides, sera en difficulté tout au long son existence.

 

Clairement, l’école française, telle qu’elle est organisée, centrée sur la formation générale, est devenue une gigantesque machine d’exclusion.

 

Si le chômage est une tragédie, les solutions pour le combattre sont pourtant largement connues. Selon un sondage récent[1], pour résoudre le chômage, 67% des Français considèrent l’apprentissage « très efficace » et « plutôt efficace ». Comme réponse à la question de l’emploi, la simplification du code du Travail vient derrière. Si l’on en juge par certaines expériences étrangères, où le chômage des jeunes est le tiers du nôtre, les Français sont dans le vrai.

 

Dès lors, pourquoi ne pas s’inspirer des modèles ayant fait la preuve de leur efficacité ? Mais encore faut-il regarder du bon côté. Probablement pas vers le modèle anglo-saxon, calamiteux lui aussi. Le pourcentage de jeunes qui, à la fin de leur scolarité obligatoire, se tourne vers la voie professionnelle y est semblable à la France, soit environ 5%, tant en Grande-Bretagne qu’aux Etats-Unis. Dans la formule anglo-saxonne, l’apprentissage est soit inadapté, soit détourné par les entreprises à leur seul profit.

 

En revanche, il existe d’autres pays où l’apprentissage est efficace en terme de formation. Et parce qu’ils sont bien formés, les jeunes sont là au travail. Les pays germaniques (Allemagne, Autriche, Suisse) et, dans une moindre mesure, les pays scandinaves, sont ceux où l’apprentissage fonctionne avec la plus grande efficacité. Les trois pays germaniques ont développé un apprentissage formant des jeunes qui s’insèrent sans difficulté dans le marché du travail. Ce mode de formation s’adresse aux collégiens qui, avant la fin de leur scolarité obligatoire, bien avant d’avoir 16 ans, ont compris que l’enseignement généraliste, vertical, en position assise derrière un pupitre et en école fermée, ne leur convient pas. Ces jeunes ont un appétit pour l’atelier, pour l’entreprise, mais guère, voire aucun, pour les dissertations et les problèmes de trains qui se croisent.

 

Proposer une voie unique d’enseignement à des jeunes qui refusent l’école fermée, une école statique qui mène au bac et qui, même si elle s’en défend, stigmatise ses élèves en difficulté à coups de mauvais bulletins scolaires, provoque la fuite de la machine scolaire de dizaines de milliers de « cancres », aux notes « insuffisantes », qui ne « travaillent pas » et qui se considèrent comme « nuls ». Pire, si les « cancres », hier, abandonnaient discrètement la machine scolaire, aujourd’hui ils la quittent avec mépris, et de la rancœur contre l’ensemble du système. Se vivant prisonniers d’une organisation scolaire rigide et de ses modalités d’évaluation qui les briment, ces décrocheurs sont en souffrance. Voilà ce qui explique pourquoi, quand l’alternative leur est proposée, ces jeunes optent pour une voie qui correspond à leurs inclinations personnelles. Qui donc leur reprochera  leur choix positif pour une filière professionnelle ?

 

 

L’apprentissage français ne fonctionne pas 

 

En France, chaque année et malgré des célébrations officielles dont fait l’objet l’apprentissage, les cohortes d’apprentis diminuent. Chez nous, l’apprentissage est une filière mal aimée. Les raisons sont connues. La première est peut-être qu’ici, l’apprentissage se déroule dans les lycées professionnels. Au sortir de la scolarité obligatoire, le jeune, qui n’a pas pu ou voulu poursuivre en filière générale, retrouve dans le lycée professionnel un dispositif éducatif comparable avec celui qu’il a quitté à la fin du collège, et qu’il a eu le temps de détester. Si le lycée professionnel prévoit bien des phases d’immersion dans une entreprise ou dans un atelier, ces phases sont courtes (22 semaines de stages sur trois ans, alternance ramenée à 10 à 15 semaines pour ceux visant un CAP (certificat d’aptitude professionnelle), sans rapport avec les attentes des adolescents aspirant à une vraie coupure avec le cadre scolaire. Le fonctionnement du lycée professionnel français, si proche de celui du lycée généraliste, ne fait que leur confirmer leur inadaptation à la machine éducative, et conforter leur sentiment d’exclusion. Et rien ne changera aussi longtemps que la formation professionnelle initiale restera sous la tutelle de l’Education nationale. Ce gigantesque ministère a ses normes, ses inerties, qu’il duplique là où il intervient. Quoi qu’il fasse, son modèle d’excellence reste l’enseignement général, calibré pour propulser les meilleurs éléments scolaires vers l’enseignement supérieur le plus élitiste qu’on puisse imaginer. Dans le lycée professionnel, l’apprenti se retrouve donc confronté à une pédagogie étrangère à ses attentes, trop proche de celle qui l’a exclu du collège unique.

 

Voilà pourquoi le lycée professionnel fabrique 49% de décrocheurs. Ces lycées, qui devaient être une alternative au lycée généraliste, ne le sont pas.

 

Pour expliquer les décrochages, il est inutile encore d’invoquer le manque de moyens dont serait victime la formation professionnelle. Inutile encore d’invoquer l’incompétence des régions dans la gestion des ressources mises à leur disposition dans le cadre des formations professionnelles. Les financements sont là, pérennes, financés en grande partie par les entreprises, via le versement de leur taxe d’apprentissage.

Le responsable de l’échec de l’apprentissage français est à chercher dans l’impérialisme des filières généralistes, du tronc commun où les maths ont pris le contrôle de la formation des jeunes. Bon en maths, vous êtes promis à un brillant avenir. Mauvais, vous irez en apprentissage. Cette hiérarchie absurde des disciplines, qui se manifeste jusque dans les conseils de classe, est aussi le mal qui ronge l’apprentissage.

 

 

Les bons remèdes

 

Les remèdes à ces difformités ne sont pas à chercher dans une énième réforme pédagogique. Il s’agit de refondre la formation professionnelle et, vu son échec patent, de tenter une refonte de fond en comble. Un bon moyen pour cela est de s’inspirer de ce qui fonctionne, d’observer les bonnes pratiques étrangères sans forcément coller au modèle original. En matière d’apprentissage, il faut donner la priorité à l’apprentissage initial, celui qui commence dès la fin de la scolarité obligatoire, à Bac-3 et non à l’apprentissage en alternance, qui concerne surtout les Bac+2, soit aujourd’hui un contrat d’apprentissage sur trois.

 

L’apprentissage qui fonctionne est l’apprentissage dual. Et c’est à Bac-3 que l’effort de formation et d’encadrement doit porter. Les apprentissages à bac+2 sont certes un enjeu important, mais doivent demeurer secondaires en regard de l’apprentissage initial visant une population jeune et, généralement, en souffrance.

 

Il faut donc aller vers ce modèle dual, inspiré du modèle germanique. Un apprentissage en formation initiale qui, après dès la fin de la scolarité obligatoire, se déroule non pas dans un établissement scolaire mais au sein de l’entreprise.

 

Dans l’apprentissage dual, le jeune apprenti passe environ 1300 heures par année dans l’entreprise, le solde de son temps se déroulant en école professionnelle, généralement un jour et demi par semaine. Il y enrichira les connaissances pratiques acquises sur le poste de travail en vue de l’examen qui couronnera, après trois, voire quatre années, son apprentissage. Tel est le système de formation dans lequel s’immergent six jeunes Allemands sur dix et presque sept jeunes Suisses sur dix, lorsqu’à seize ans, ils choisissent de « partir en apprentissage ». C’est dans l’atelier ou l’entreprise que s’épanouissent ces jeunes qui, gardons-le à l’esprit, se morfondaient dans leur collège.

 

 

La rémunération de l’apprenti

 

La rémunération du jeune apprenti est globalement basse. Mais son salaire rémunère un travail à temps partiel que, de surcroît, l’entreprise a charge de tutorer. Dans le système dual, un maître de stage salarié dans l’entreprise est détaché pour une partie de son temps auprès du jeune apprenti. C’est lui ou elle qui l’initiera aux techniques de production et qui, progressivement, le guidera vers l’autonomie. Ce coaching, qui représente un coût pour l’entreprise d’accueil, et la faible productivité de l’apprenti, justifient le niveau de rémunération du jeune apprenti qui se situe bien en deçà du salaire médian des secteurs concernés. Le faible niveau de rémunération, qui interdit une autonomie complète de la personne, est d’autant mieux accepté par l’apprenti qu’alors âgé de 16 ans, il vit chez ses parents. Son niveau de rémunération suit sa courbe d’apprentissage : pour l’entreprise qui l’accueille, le jeune en formation commence à être rentable vers la fin de la troisième année, rentabilité que ne fausse ici aucune prime d’embauche versée par l’Etat. Le niveau de salaire, comme on le constate, ne porte guère de préjudice à l’apprenti à Bac-3. Observation qui ne vaut pas pour les apprentissages en alternance commencés à Bac+2.

 

Pour être efficace, l’apprentissage doit tenir compte des contextes régionaux, s’adapter aux reliefs du marché du travail qui varie sur le territoire. Si des enseignements généraux ont leur place dans les cours professés dans les centres professionnels que fréquente l’apprenti un jour et demi par semaine, ces enseignements restent secondaires. Y compris dans ces centres, les professionnels sont majoritairement aux commandes des enseignements dispensés. Il revient évidemment à ces enseignants de rester en phase avec les savoirs qu’ils dispensent. Voilà pourquoi ils font l’objet d’évaluations régulières pour garantir la pertinence et l’efficacité de ce qu’ils transmettent.

          

Comment revaloriser l’apprentissage

 

L’ensemble du monde développé semble avoir donc aujourd’hui compris l’importance de l’apprentissage. Retenons que les gouvernements chinois et indiens s’appliquent aujourd’hui à acclimater ce modèle dual à leurs propres économies. En septembre dernier, Thomas Perez, ministre américain du Travail, signait à Berne une convention par laquelle les autorités suisses s’engageaient à « exporter » leur modèle d’apprentissage dual auprès des entreprises américaines. Reste maintenant à le promouvoir là où il est mal-aimé.

          

 

En France, l’apprentissage doit d’abord changer de ministère de tutelle. L’Education nationale est coupée du monde de l’entreprise. La formation aux métiers doit revenir aux organisations professionnelles, patronales et syndicales. Les autorités régionales doivent être le 3ème partenaire. A côté des financements qu’il apporte, notamment pour le fonctionnement des écoles professionnelles, le rôle de l’Etat devrait se limiter à accréditer et valider les formations proposées.

 

Il faut ensuite promouvoir des élus venus de l’apprentissage dans les partis politiques, promotion que devrait faciliter la limitation que préconise La Transition du nombre d’élus venus du fonctionnariat et qui occupent aujourd’hui 43% des sièges dans les assemblées parlementaires. Mesure d’éviction qui, dans les médias, devrait libérer de l’espace pour d’autres sensibilités politiques, en lien avec une large gamme de métiers et d’activités aujourd’hui absente, voire jamais représentée. L’arrivée de visages nouveaux venus non des entreprises du CAC 40 mais de l’univers des PME ne devrait pas seulement changer le discours des médias sur l’entreprise, ses patrons, ses salariés, ses enjeux, ses responsabilités sociales. La promotion d’une classe de dirigeants venus du monde du travail non protégé devrait encore déculpabiliser les familles quant à voir leurs enfants se diriger vers l’apprentissage et y exceller. Et qui sait, tout comme en Suisse et en Allemagne, peut-être assisterons-nous un jour à l’élection d’un président de la République ex-apprenti…

 

 

L’apprentissage n’est pas l’école de la deuxième chance pour ceux que l’école primaire et le collège ont laissé de côté. Il est une pédagogie de la liberté et de la responsabilité.

 

 

 

[1]   Les Echos, 8-9 janvier 2016

 

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